Max Reinhardt, Discours sur l’acteur

 

 

C’est chez l’enfant que l’on retrouve l’acteur sous la forme la plus pure. Sa réceptivité est incomparable et un impétueux désir d’ insuffler la vie aux formes se révèle dans ses yeux, instinct indomptable et véritablement créateur. Il veut redécouvrir le monde, et le reconstruire. Il se cabre instinctivement, lorsqu’on prétend lui enseigner l’univers. Il se refuse à se laisser farcir la tête des expériences d’autrui. Il se transforme en un clin d’œil en tout ce qu’il voit et métamorphose tout au gré de ses désirs. Rien ne résiste à son imagination. Un divan ? Il en fait un train : et voilà que la locomotive se met à grincer, à souffler, à siffler : ravi, un voyageur regarde se dérouler derrière la portière les paysages les plus féériques ; un employé à l’air sévère contrôle les billets : et nous voici déjà arrivés à destination ; un porteur traîne à grands ahans un coussin vers l’hôtel, et tout aussitôt le premier siège venu devient une automobile silencieuse qui s’évanouit dans le lointain et le tabouret plane comme un avion à travers l’éther. Et c’est quoi cela ? Du théâtre, l’idéal du théâtre, de l’art dramatique en sa perfection. Et cependant, quelque chose reste conscient chez l’enfant, c’est le sentiment très clair que tout n’est que jeu, un jeu qui s’enveloppe d’une saine gravité, qui réclame des spectateurs, mais des spectateurs recueillis, participants au jeu en un muet abandon. Dans le cadre de l’acteur, le même phénomène se produit.

 

Illusion de s’imaginer que l’acteur puisse jamais oublier le spectateur ! C’est précisément lorsqu’il atteint au comble de l’émotion, que la conscience qu’il a de la présence de milliers de personnes dont l’attention tendue et frémissante se braque sur lui au milieu d’un silence de mort, défonce les dernières portes qui interdisaient l’accès à son Moi...

 

Texte non daté, trad. André Robertin La Revue théâtrale, n°13, été 1950, p 7-12

 

 

 

 

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