Le Jour du Massacre

Après deux premières pièces, Que ta volonté soit Kin (2015) et Histoire générale des Murs (2016), Sinzo Aanza poursuit son exploration sensible d’un état du monde, celui qui l’entoure aux bords du fleuve Congo, à Kinshasa. Après un saisissant premier roman (Généalogie d’une banalité) qui se déroulait dans un Katanga ravagé, et maintenant avec Le Jour du Massacre, il continue à se débattre avec les nuits africaines pour en faire sortir des lumières - des lumières sombres et précieuses, des halos perçants comme ceux visibles le long des artères devant les échoppes des vendeurs ambulants, sous leur parasol éclairé, des lueurs de lucioles pasoliniennes, dans les «coupures» kinoises, comme autant de preuves de vies dans le décor asphalté d’une ville, avec sa poussière et sa violence quotidiennes. Il dévoile des visions en débusquant les illusions éphémères qu’il côtoie ou simplement devine chez ceux qu’il croise. C’est un observateur doublé d’un voyant. Cette succession d’éclats que son ses «petites» pièces (on pense à des précipités, à des concentrés chimiques, à la manière des Petites Tragédies de Pouchkine) prolongent son oeuvre de romancier - car il est écrivain, et pas seulement un auteur «dramatique». Il invite sans détour à la simplicité de ce qui se dit, il nous convie à prendre date en quelque sorte. Se faisant, il offre et interroge dans toute sa complexité des évènements récents qui sont des échos du passé: ce qui est simple est en fait compliqué, comme comprendre les enchaînements et les causalités invisibles qui existent au sein d’une réalité. Il travaille à sa formalisation, à son historicité.

 

 Pour lui, il y a d’abord le lieu d’une situation - ici, dans la pièce, la terrasse d’un bar. C’est à la fois le carrefour d’une mémoire familiale brûlante et vive et le lieu d’une enquête menée par des fonctionnaires d’une instance internationale qui semblent ne pas comprendre grand chose. C’est une enquête sur le réel, sur ce qui est arrivé un mardi 23 septembre, le jour du massacre. Entre deux frères, entre deux fils et une mère aveugle, entre un oncle et un neveu, entre les membres d’une seule et même famille, entre des ruses de filiations légitimes et illégitimes, celles qui sont tues ou trafiquées pour des raisons de survie. Cela parle de violence et de fratries donc au sein d’une communauté, d’une société. Le témoignage d’un massacre est  toujours un fil accidenté, cela consume l’être ou le ronge - il faut pouvoir énoncer les «dires» d’un massacre. La parole est à fleur de peau, comme à l’orée du deuil. Mais lorsque qu’elle se déploie, elle est un fleuve de mots.

 

 Ce qui est prononcé par la voix et le corps des acteurs semble factuel, contient une sorte de véracité.  Mais quelles sont les conditions d’une vérité qui puisse être «vue» ou «entendue» lorsque tout s’annule, en premier lieu la vérité et l’histoire elles-mêmes, voire même les souvenirs? C’est pourtant la seule condition pour que l’intime puisse rejoindre un questionnement politique et collectif. La parole configure une pensée en acte, transcendée par le poème et le jeu du théâtre. C’est une pensée «incorporée», incarnée. Elle prend langue devant nous, sous nos yeux, au présent. Ainsi, d’où qu’on vienne, sa contemporanéité nous atteint car elle apparaît comme de tous temps, comme «hors d’âge», et bien ancrée dans un territoire; en tous cas dans l’état du monde tel qu’il se présente à Kinshasa. A travers des situations concrètes, en apparence légères, Sinzo Aanza cherche la clarté d’un jour nouveau. Il veut mettre à bas les résumés rapides ou trop faciles des évènements. Son oeuvre serait une sorte de prise de conscience non pas sarcastique mais drôle, parfois amère, des vies ici-bas: heurtées, cabossées, détruites parce qu’autour d’elles, il y a eût (et y a encore) du danger, des menaces, de la fragilité, de la précarité, de la pauvreté, des coups de force, de l’abjection et de l’impunité. En un mot, du tragique, de l’agitation humaine qui témoigne d’une aspiration à vivre dans des conditions où la vie puisse être dégagée de ce qui pèse.

 Peut-être faudra t-il constituer, un jour, en République Démocratique du Congo, une sorte de Commission Vérité et Réconciliation nationale, du type de celle qui a eu lieu dans l’Afrique du Sud des années quatre vint-dix? Hypothèse vaine, ou encore lointaine?

 

Philip Boulay

 

Le Jour du massacre

de Sinzo Aanza

 

 

 

Mise en scène et scénographie

 Philip Boulay

 

Lumières Emmanuel Mafuta

 

Avec Dada Kahindo Siku, Noël Kitengue Katoka, Starlette Mathata Mathas, Olivier Mbau Kusakusa, Jessy Tshiluba Manisha

 

Régie plateau Merveille de dieu Muitshe

 

Remerciements Plateforme Contemporaine, Albertine M. Itela, William, Élyna, Sully.

 

Production : Festival Ça se passe à Kin - Tarmac des Auteurs de Kinshasa, Wor(l)ds…Cie.

 

Avec les soutiens La Halle de la Gombe - Institut Français de Kinshasa, Africalia, Centre Wallonie-Bruxelles International.

Représentations Saison 2018 :

 

Du 5 au 8 juillet 2018

Festival Ça se passe à Kin -

Festival international de Théâtre

(La Halle de La Gombe - Institut Français de Kinshasa - le 5 juin, Wido Bar - le 7 juin, Tarmac des Auteurs de Kinshasa - le 8 juin.)

 

Du 29 novembre au 1er décembre 2018

La Halle de la Gombe - Institut Français de Kinshasa

 

Le 3 décembre 2018

Tarmac des Auteurs de kinshasa

 

©  Philiip Boulay Wor(l)ds... Cie. Website 2019